L’Hôtel de ville du canton de Berne – Deuxième étape de mon tour d’horizon de l’histoire de la démocratie suisse

Nous sommes en 1798. Il est dimanche le 5 mars. Ce soir la ville est en grande agitation. Pour la première fois depuis 500 ans, la ville est occupée par des troupes étrangères. Elle est entre les mains des tenants de la révolution.

A l’hôtel de ville derrière moi, le vendredi encore, la bataille politique avait fait rage dans un sénat plus que divisé. La majorité était pour la capitulation et espérait pouvoir s’arranger avec la France. La minorité conduite par l’avoyer voulait la guerre. Ce dernier répétait qu’on n’avait rien à voir avec la révolution de 1798.

L’avoyer essaya de se battre comme il put. Hélas, sa bataille devant les portes de Berne fut en vain. Les troupes bernoises, peu motivées, succombèrent aux Français en moins d’un jour. L’entrée des troupes étrangères dans la ville en 1789 marqua non seulement la fin de la république bernoise mais aussi la conquête de toute la confédération par le général Schauenburg dans le mois qui a suivi. Le 12 avril de la même année, la nouvelle république helvétique fut proclamée. Sous la menace des baïonnettes françaises, en ville comme à la campagne, dans les régions catholiques comme chez les réformés, en français voire même en allemand, on jura fidélité à la nouvelle constitution qui avait été édictée à Paris.

Ce nouvel ordre trouva un bon accueil surtout en pays de Vaud et dans d’autre territoires soumis qui avait été libérés par les Français. Là-bas, les gens dansaient sous les arbres de la liberté alors qu’à Berne on restait muet et éhonté, là où vous vous tenez, en imaginant que je sois l’arbre de la liberté.

Les Français introduirent de nouvelles institutions selon le principe du directorat de 1795. Le gouvernement helvétique se composait de cinq directeurs. Ils pouvaient nommer des ministres pour accomplir des tâches spéciales. Ils nommaient aussi des préfets qui remplacèrent les anciens maîtres. A l’image de l’assemblée nationale en France, on envisagea la création d’un Grand Conseil sensé représenter la Suisse. La diète qui avait jusqu’ici été la seule organe suisse, fut remplacée par un sénat.

La révolution suisse fut soutenue par les patriotes, nom que se donnaient les partisans de la révolution. Au temps de l’ancien régime, ils s’étaient déjà réunis au sein de clubs pour discuter des idées des lumières et de la révolution. Maintenant que la France exerçait sa domination, les intellectuelles mobilisèrent, surtout dans les villes de province, les couches bourgeoises qui avaient empêché l’ancien régime de gouverner.

Toutefois, la fondation sur laquelle reposait la république était chancelante. Surtout les patriciens, mais aussi les corporations et les communes qui avaient perdu leur influence, se rallièrent aux paysans et attendirent leur chance.

L’impulsion que la république helvétique avait injectée dans l’ancienne confédération ne put durer. L’occupation française pesait lourd et coûtait cher. La croissance économique recula et on ne put s’adapter au nouvel ordre social. Bientôt on en arriva à des coups d’Etat qui conduisirent à une modération de l’esprit révolutionnaire qui avait marqué les premiers jours de la république. Mais même cela n’aida en rien. La fuite des troupes françaises en 1802 laissant la place aux anglais marqua l’effondrement final du régime révolutionnaire sur lui-même. La plupart des institutions créées sous la révolution de 1798 disparurent.

Il en est resté le noyau des idées de la révolution française : liberté, égalité, fraternité ! C’est cette liberté qui allait bientôt se retourner contre les Français mais aussi plus tard contre les autrichiens qui, depuis le congrès de Vienne, dirigeaient les affaires. La quête de la liberté allait conduire à la fondation de la confédération suisse de 1848 qui a subsisté jusqu’à aujourd’hui. Des changements majeurs allaient être apportés par la nouvelle vision de l’égalité, les privilèges liés au lieu d’origine, à la classe, à la confession, à la langue furent vite abolis et en 1971, remplacés par l’égalité des sexes dans tous les domaines politiques. La fraternité remplaça le régime des Gracieux Seigneurs qui ne laissaient que des miettes à leurs sujets. Cette première fut élevée au titre de principe du bien commun que l’Etat doit poursuivre en garantissant la prospérité de chacun.

L’idée des droits humains a aussi profondément pris racine avec 1789. Même si personne n’était sensibilisé à cette idée auparavant, les assujettis, puis les couches bourgeoises et même les paysans lui accordèrent leur soutien. Aujourd’hui en Suisse, il est presqu’impossible de penser qu’un citoyen puisse se distancer des principes des droits de l’homme. Pou aller plus loin, le respect des droits humains fut déclaré comme principe et tâche de l’Etat à l’intérieur comme vers l’extérieur. Cette idée reste la plus grande devise de toute la politique étrangère de la Suisse, au-delà des tendances politiques. Au sein de l’ONU comme dans le Conseil de l’Europe, la Suisse s’investit pour le respect et la propagation des droits de l’homme dans le monde.

Une deuxième idée que les français ont apporté nous intéresse ici particulièrement : les votations populaires. En 1793, la constitution révolutionnaire française accorda la possibilité au peuple de décider lui-même des questions qui la préoccupent. Dans la pratique toutefois, la France prit un autre chemin que la Suisse. La terreur des jacobins répandit immédiatement l’idée révolutionnaire alors que le directorat qui a suivi à Paris ne s’y intéressa nullement. Napoléon Bonaparte, aussitôt devenu premier consul de la république utilisa le vote populaire dans un sens plébiscitaire : il décidait lui-même quand et sur quoi le peuple allait s’exprimer. Cette tradition imprègne la France jusqu’à nos jours et influence les affaires de l’UE. En Suisse, on assista à une autre compréhension du vote populaire comme un droit populaire et non pas comme plébiscite.

Le cours de l’histoire tourna dans une toute autre direction en 1802. Les souverains aristocrates, les patriciens avec leurs fidèles paysans allaient revenir aux affaires et graduellement reprendre leur pouvoir d’antan.

Notre prochaine station symbolise bien cette invasion des patriciens.

Randonneur urbain

(Traduction: Patrick Mbonyinshuti Aebersold)


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